Pourquoi j’ai pleuré hier ?
Parce que l’Argentine toute entière pleure… Pas seulement parce que l’Argentine pleure souvent contrairement à ce que recommandent les célèbres paroles : « Don’t cry for me Argentina » ! L’Argentine pleure depuis hier Mercedes Sosa, « sa » chanteuse.
Des pleurs et plus encore. Comme dans un vieux couple, quand l’un des deux meurt. Car ce pays après s’être marié avec Eva Perón avait épousé en secondes noces, il y a bien des années, cette chanteuse. Un mariage qui semblait écrit dès la naissance de Mercedes Sosa le 9 juillet 1935 dans la plus petite province Argentine, Tucumán, là où fût officiellement proclamée l’indépendance du pays le… 9 juillet 1816.
Mais naître un jour de fête nationale, ne serait qu’un détail si cette femme n’avait été toute sa vie une sorte de miroir de la société argentine. Elle est de parents modestes et surtout de sang métis, origines qu’elle n’a jamais reniées. C’est de là que lui venait son surnom de « Negra », un surnom sur lequel il est intéressant de s’arrêter quelques instants. Dans une dépêche de l’AFP annonçant sa mort, « Negra » est traduit par « négresse » ! Sur le site du Figaro, on nous explique que son surnom venait de son « épaisse chevelure noire » ! Non, en Argentine, une « negra » ou un « negro », c’est généralement quelqu’un de métis. Un terme qui peu s’employer de deux façons. Une forme tendre, gentille, parfois condescendante utilisée aussi avec un diminutif : « negrita » ou « negrito ».
Mais il existe un autre emploi de cette expression souvent injurieuse et raciste utilisée envers ceux qui viennent du nord du pays, comme Mercedes Sosa, mais aussi de Bolivie ou du Pérou, c’est-à-dire ceux qui ont du sang indien. Car l’Argentine est un pays « presque » blanc, un pays qui se croit européen. Les indigènes accusés des pires choses (*) ont pratiquement tous été massacrés au 19ème siècle par le sinistre Julio Argentino Roca dans ce qui ne s’appelait pas encore de la « purification ethnique ». Un génocide que les argentins ont encore du mal à reconnaître. Je me souviens d’un graffiti dans le centre de Buenos-Aires qui disait : « Mejor un mayo francés que un Julio Argentino ! » (« Mieux vaut un mois de mai français qu’un juillet argentin ! »).
Bien sûr « Negra » n’est qu’un mot, mais dans la société Argentine d’aujourd’hui, il est souvent associé à tous les maux. Parce qu’avoir du sang indigène est souvent synonyme de pauvreté, de violence… La Negra revendiquait ses origines sans aller jusqu’à militer pour un peuple que certains ne veulent plus voir exister. Sa musique n’était pas celle du tango ou du folklore de Tucumán, pas plus que celle des jeunes ou des vieux. Sa musique était métisse et c’était aussi peut-être le sens premier de son surnom de « Negra ». C’est autour de ses chansons que le peuple argentin et plus généralement l’Amérique Latine, pouvait se réunir sans se déchirer.
Mais cette fille de la fête nationale, a aussi épousé, parfois sans le vouloir, l’histoire de son pays. Un peu Péroniste dans sa jeunesse ou à la fin de ses jours avec les époux Kirchner, elle tombe un jour par hasard sur un livre qui éveille son sens social. Elle deviendra je dirais là aussi un peu communiste. Mais jamais elle ne prendra les accents, les rites et coutumes de la gauche de l’époque. Pourtant la dictature la condamnera à s’exiler après lui avoir interdit de chanter. Elle ira vivre à Paris dont elle ne gardera pas un très bon souvenir avant de s’installer rapidement à Madrid, dans l’Espagne de La Movida de la fin des années 70.
Mais même pendant son exil, elle ne se voudra jamais symbole politique mais juste illustration musicale de son époque. Et quelle illustration musicale ! Parce que si métisse était Mercedes Sosa, métisse était sa musique. Elle va suivre tous les courants musicaux. Il serait vain de tenter de vous détailler sa discographie comme le font toutes les nécrologies aujourd’hui. Internet est fait pour cela. Je vous propose quand même l’une des plus belle chansons de Mercedes Sosa qui s’appelle : “¡ Hay un niño en la calle ! ” ( “Il y a un enfant dans la rue”).
Mais la vie de Mercedes Sosa n’a pas été faite que de luttes, d’exils et de musiques. Il y a aussi une dimension humaine qui aura toujours attendri les Argentins. Un peu indienne, un peu communiste, elle aura aussi été un peu religieuse, rencontrant le pape Jean-Paul II ou chantant au Vatican. Toujours tout faire « un peu » pour toujours rester comme « un oiseau libre », le titre de l’un de ses albums. Ces dernières années, elle apparaissait parfois sur les plateaux de télévisions pour donner des interviews dans lesquels on sentait un autre drame de sa vie : la dépression dont elle a souvent été victime en particulier après la mort de sa mère. Encore un autre symbole fort pour les Argentins : la mère, la famille. Le texte mis en ligne hier matin par ses proches sur son site officiel en est toute l’illustration.
Hier après-midi, au moment où j’écrivais ces mots depuis Buenos Aires, le ciel dominical ensoleillé s’est couvert. Les télévisions diffusaient en boucle les chansons, les concerts, les interviews de la Diva et surtout des images en direct des milliers d’argentins faisant la queue devant le congrès où était exposée sa dépouille. Ils sont restés toute la nuit à attendre. À minuit, comme pour saluer le premier jour sans Mercedes Sosa, des trombes d’eau se sont abattue sur la ville. Mais ça n’a rien changé. Ils ne sont pas rentrés chez eux.
Aujourd’hui le corbillard de Mercedes Sosa a traversé la ville sous une autre pluie, de fleurs cette fois-ci. Mercedes Sosa est « bien » morte et c’est un symbole de plus de l’Argentine qui disparaît. Et l’Argentine, comme beaucoup de pays, a besoin de symboles. Il va être difficile d’en trouver d’autres aussi poétiques, aussi libres, non violents et optimistes. À moins que « Gracias a la vida »…
(*) : À ce propos, je vous engage à lire « Trois ans chez les Patagons » d’Auguste Guinnard aux Editions Chandeigne. Celui-ci y raconte sa captivité chez les Indiens d’Argentine où il fût réduit à l’état d’esclave. Peut-être victime du syndrome de Stockholm, malgré ce que ses geôliers lui feront subir, il n’en reconnaît pas moins la force de la culture de ces peuples indigènes…












