Autant les taxis sont ici la plupart du temps agréables, autant les chauffeurs de bus de cette ville sont disons-le pires que les chauffeurs de taxi parisiens, taxis dont la réputation n’est plus à faire.
Tout d’abord plantons le décor d’un chauffeur de bus porteño. Imaginez une carcasse de métal difforme et noire de crasse dans laquelle sont alignés une cinquantaine de sièges sales et déglingués. Quelques ouvertures vitrées ont certainement eu pour fonctions celles de fenêtres mais comme elles n’ont jamais été lavées depuis 10, 15, voire 20 ans, il est difficile d’espérer s’en servir pour admirer le paysage. De toutes les façons, le bruit, la fumée, la vitesse et le danger de se laisser aller à toute distraction font vite oublier le paysage aux passagers ! Alors me direz-vous, ils peuvent lire le journal ou un livre… De jour et à l’arrêt, c’est envisageable. En pleine vitesse, c’est risqué. La nuit, à part en emportant une lampe de poche, c’est impossible puisque la plupart des bus circulent quasiment toutes lumières intérieures et parfois extérieures éteintes !
L’état des bus de Buenos-Aires aurait plusieurs raisons. Premièrement, le réseau des lignes de bus est totalement privé. Il s’agit de concessions données à des entreprises dont le premier et unique objectif est de se remplir les poches. Et pour cela tout est bon. Ensuite, en 2001, au moment de la faillite du pays, il a été offert à ces entreprises des dérogations leur permettant de faire rouler des bus de plus de 15 ans. Depuis, on estime que plus de 50 % des bus de la ville ont dépassé cet âge au-delà duquel les spécialistes crient au danger. En plus, la rumeur dit que la famille du nouveau maire de la ville, Mauricio Macri serait propriétaire d’une ou de plusieurs compagnies de bus, donc autant dire que les choses ne risquent pas de changer !
Mais le pire dans un bus de Buenos-Aires c’est son conducteur. Tout d’abord, un chauffeur de bus ici, ça ne sourit jamais, ça n’a jamais dit un mot aimable ou même eu un instant de pitié pour ses passagers entassés derrières subissant comme ils le peuvent les accélérations (limitées) mais surtout les freinages nerveux de ce seul maître à bord après dieu. D’ailleurs à propos de dieu, il est un mystère dont je ne trouve toujours pas l’explication : Comment certains chauffeurs après avoir tenté de tuer quelques piétons, refusé de s’arrêter parce qu’un handicapé leur aurait fait perdre quelques minutes ou ouvert la porte 100 mètres après un arrêt à une jeune fille avant de refuser la même chose à une vieille dame, peuvent-ils ensuite faire consciencieusement le signe de croix quand leur bus passe devant la porte d’une église, tradition fréquente ici dans ce pays dont la religion semble catholique mais pas la morale ? Cette volonté de vous donner l’impression de monter dans un fourgon pénitentiaire était expliquée (sans rire !) à la télé il y a quelques jours par un chauffeur interviewé après plusieurs jours de grève pour cause d’agression : « Avec l’insécurité dont nous sommes victimes nous préférons regarder tous les passagers avec un air méchant pour faire peur à ceux qui voudraient nous agresser ! » Bah oui, on ne va pas demander aux chauffeurs de bus de Buenos-Aires d’être intelligents, ça fait pas partie du métier.
Mais le plus grand mystère reste la passivité des porteños…Comment expliquer qu’avec l’état des moteurs de 15 d’âge et les nuages noirs qu’ils recrachent, personne ne proteste contre la pollution générée… Quant au bruit, inutile de vous dire que là aussi il correspond au délabrement de ces carcasses roulantes tout en laissant de marbre ceux qui, riverains d’une ou de plusieurs lignes de bus, vivent les fenêtres fermées hiver comme été… Pire encore, à Buenos Aires, les bus sont impliqués dans 15 % des accidents de la route. Il faut dire que les bus grillent allègrement feux rouges, stops, priorités et que les mots sécurité, règles ou courtoisie ne sont pour eux que des mots, voire des maux. D’ailleurs, il y a quelques mois, devant l’hécatombe, le gouvernement avait proposé l’instauration du permis à points pour les chauffeurs de bus. Leur réaction a été à la hauteur : ils sont descendus sur le centre de Buenos-Aires en provoquant des scènes d’émeutes qui ont fait plusieurs dizaines de blessés. Depuis on les laisse tuer en paix…
