Philippe à Buenos-Aires

Entrée de juin 2008

J’assassinerais bien un chauffeur de bus de Buenos-Aires !

15 juin 2008 · 2 commentaires

Autant les taxis sont ici la plupart du temps agréables, autant les chauffeurs de bus de cette ville sont disons-le pires que les chauffeurs de taxi parisiens, taxis dont la réputation n’est plus à faire.

 

Tout d’abord plantons le décor d’un chauffeur de bus porteño. Imaginez une carcasse de métal difforme et noire de crasse dans laquelle sont alignés une cinquantaine de sièges sales et déglingués. Quelques ouvertures vitrées ont certainement eu pour fonctions celles de fenêtres mais comme elles n’ont jamais été lavées depuis 10, 15, voire 20 ans, il est difficile d’espérer s’en servir pour admirer le paysage. De toutes les façons, le bruit, la fumée, la vitesse et le danger de se laisser aller à toute distraction font vite oublier le paysage aux passagers ! Alors me direz-vous, ils peuvent lire le journal ou un livre… De jour et à l’arrêt, c’est envisageable. En pleine vitesse, c’est risqué. La nuit, à part en emportant une lampe de poche, c’est impossible puisque la plupart des bus circulent quasiment toutes lumières intérieures et parfois extérieures éteintes !

 

L’état des bus de Buenos-Aires aurait plusieurs raisons. Premièrement, le réseau des lignes de bus est totalement privé.  Il s’agit de concessions données à des entreprises dont le premier et unique objectif est de se remplir les poches. Et pour cela tout est bon. Ensuite, en 2001, au moment de la faillite du pays, il a été offert à ces entreprises des dérogations leur permettant de faire rouler des bus de plus de 15 ans. Depuis, on estime que plus de 50 % des bus de la ville ont dépassé cet âge au-delà duquel les spécialistes crient au danger. En plus, la rumeur dit que la famille du nouveau maire de la ville, Mauricio Macri serait propriétaire d’une ou de plusieurs compagnies de bus, donc autant dire que les choses ne risquent pas de changer !

 

Mais le pire dans un bus de Buenos-Aires c’est son conducteur. Tout d’abord, un chauffeur de bus ici, ça ne sourit jamais, ça n’a jamais dit un mot aimable ou même eu un instant de pitié pour ses passagers entassés derrières subissant comme ils le peuvent les accélérations (limitées) mais surtout les freinages nerveux de ce seul maître à bord après dieu.  D’ailleurs à propos de dieu, il est un mystère dont je ne trouve toujours pas l’explication : Comment certains chauffeurs après avoir tenté de tuer quelques piétons, refusé de s’arrêter parce qu’un handicapé leur aurait fait perdre quelques minutes ou ouvert la porte 100 mètres après un arrêt à une jeune fille avant de refuser la même chose à une vieille dame, peuvent-ils ensuite faire consciencieusement le signe de croix quand leur bus passe devant la porte d’une église, tradition fréquente ici dans ce pays dont la religion semble catholique mais pas la morale ? Cette volonté de vous donner l’impression de monter dans un fourgon pénitentiaire était expliquée (sans rire !) à la télé il y a quelques jours par un chauffeur interviewé après plusieurs jours de grève pour cause d’agression : « Avec l’insécurité dont nous sommes victimes nous préférons regarder tous les passagers avec un air méchant pour faire peur à ceux qui voudraient nous agresser ! » Bah oui, on ne va pas demander aux chauffeurs de bus de Buenos-Aires d’être intelligents, ça fait pas partie du métier.

 

Mais le plus grand mystère reste la passivité des porteños…Comment expliquer qu’avec l’état des moteurs de 15 d’âge et les nuages noirs qu’ils recrachent, personne ne proteste contre la pollution générée… Quant au bruit, inutile de vous dire que là aussi il correspond au délabrement de ces carcasses roulantes tout en laissant de marbre ceux qui, riverains d’une ou de plusieurs lignes de bus, vivent les fenêtres fermées hiver comme été… Pire encore, à Buenos Aires, les bus sont impliqués dans 15 % des accidents de la route. Il faut dire que les bus grillent allègrement feux rouges, stops, priorités et que les mots sécurité, règles ou courtoisie ne sont pour eux que des mots, voire des maux. D’ailleurs, il y a quelques mois, devant l’hécatombe, le gouvernement avait proposé l’instauration du permis à points pour les chauffeurs de bus. Leur réaction a été à la hauteur : ils sont descendus sur le centre de Buenos-Aires en provoquant des scènes d’émeutes qui ont fait plusieurs dizaines de blessés. Depuis on les laisse tuer en paix…

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Avec moi, tu ne manqueras jamais de… monnaie !

4 juin 2008 · Laisser un commentaire

Comme beaucoup d’Argentins, après avoir vécu tant de crises économiques, de périodes d’incertitudes, Marcos fait très attention à l’argent. Pour tout dire, il est même un peu radin. Ici, il existe même un geste pour dire « radin » : on se tape le coude avec la paume de la main. Il y a quelques jours, j’ai encore été la victime (innocente) de son petit défaut…

 

Pour aller à la poste rechercher l’un des innombrables colis de nourriture française que je reçois, j’ai pris le même bus que nous prenons habituellement ensemble avec Marcos. A Buenos-Aires, quand tu montes dans un autobus, tu annonces au chauffeur à quel arrêt tu veux descendre ou directement le prix du voyage si tu le connais, puis tu mets des pièces dans le distributeur pour recevoir ton billet au prix indiqué par le chauffeur. Ayant l’habitude, sur ce parcours de voir Marcos dire au chauffeur – « Deux billets de 90 centimes ! », j’ai fait la même chose, mais seul. Malheureusement le chauffeur s’est trompé et ne voyant pas la machine me rendre les 10 centimes de mon peso, je me suis mis à l’engueuler sans pouvoir récupérer mon argent. J’ai continué mon voyage jusqu’au terminus à la station Retiro (à côté de la poste pour les paquets internationaux) et au moment de descendre du bus presque vide, j’ai cru voir mon chauffeur me regarder avec méchanceté pour ne pas dire aigreur… Je pense même avoir entendu quelques injures !

 

Une fois rentré à la maison, j’ai raconté mon histoire à Marcos qui s’est mis à rire. En fait le trajet que je venais de faire coûte 1 peso et non 90 centimes. Marcos m’a ainsi expliqué une technique pour gagner 10 centimes à chaque voyage. Il monte dans le bus, dit au chauffeur d’un air entendu –« un ticket de 90 centimes » et fonce dans le fond du bus avec son billet… dans le but de se faire oublier du chauffeur ! En fait, dans les bus bondés de Buenos-Aires, le chauffeur n’a aucune chance de se souvenir que tel passager devait descendre à tel endroit pour le prix du billet acheté.

 

Ici, chacun a son truc pour gruger un peu partout… Par exemple, un ticket de métro qui, faute d’encre dans la machine, ressort comme neuf après un passage au tourniquet… Hop, un nouveau voyage gratuit !  Mais ici, l’objectif n’est pas seulement d’économiser son argent, mais surtout sa monnaie ! Le pays manque cruellement de pièces de monnaie et malgré les campagnes publicitaires pour demander aux gens de sortir les millions de pièces qu’ils gardent précieusement chez eux, rien y fait, c’est un cercle vicieux dans lequel vous rentrez très vite après avoir été obligé plusieurs fois de prendre un taxi… faute de monnaie !

 

Alors, j’ai moi aussi mis en place toute une stratégie pour trouver de la monnaie introuvable et surtout fournir Marcos en pièces de monnaie. Ainsi, je n’hésite pas à acheter un kilo de pommes de terre chez un commerçant, puis un kilo de carottes chez un autre et ainsi de suite, plutôt que tout à la fois chez le même. Au moment de payer, je calcule quel est le billet de 2, de 5 ou de 10 pesos qui risque de m’apporter le plus de monnaie et mettre le commerçant dans la pire galère. Généralement, ça se termine avec une laitue, deux pommes ou un concombre à la place de la monnaie ! Dans le métro, je demande systématiquement un ticket (90 centimes) avec un billet de 2 pesos, le tout avec l’accent et la mine (innocente) du parfait touriste étranger qui-ne-sait-pas-que-tout-le-pays-cherche-de-la-monnaie ! Pour les porteños, le coup du billet de 2 pesos ne marche pas puisque généralement, le guichetier les forcera à acheter deux billets (1,80 peso) et donc, ils n‘auront droit qu’à 20 centimes de monnaie. Au pire, le même guichetier leur proposera une sorte de carte magnétique genre « Carte Orange » rechargeable, qui vous dispense de chercher de la monnaie pour le métro mais qui comme elle n’est pas acceptée dans les bus, ne fait qu’aggraver votre problème de monnaie !

 

Le butin d'une très bonne journée de recherches...

Une bonne journée de recherches...

 

A la fin de la journée, vous faites les comptes en cherchant les pièces sauvées de ce combat perpétuel, pour les planquer dans une boite (ou plusieurs !). Les bons jours, 2, 3, 4 pesos… Les mauvais, quelques centimes. Sachant que Marcos a besoin chaque jour d’un minimum de 3,80 pesos en monnaie pour l’aller et le retour à son travail, vous comprendrez qu’il lui ait déjà arrivé de traverser tout le quartier à 7 heures du matin pour aller demander de la monnaie à ses parents avant de pouvoir prendre son bus !

 

Tout cela donne une situation ubuesque qui n’a fait qu’aiguiser mon amour pour l’humour noir. L’autre jour, dans le métro, un type amputé d’une jambe faisait la manche… pour quelques pièces de monnaie. Scène qui m’a fait délirer avec des copains, imaginant que ce monsieur, loin d’avoir un problème d’argent, devait avoir plutôt un problème de… monnaie. D’ailleurs, ce manque de monnaie étant tellement angoissant, ce monsieur n’avait peut-être trouvé que l’unique solution de l’amputation pour apitoyer les passagers devant son manque (cruel) de… monnaie. Et dans un registre un peu moins noir, parfois quand je me moque (un peu) du côté radin de Marcos, celui-ci me lance : « Avec moi, tu ne manqueras jamais d’argent », ce à quoi je lui réponds : « Avec moi, tu ne manqueras jamais de… monnaie ! »

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